Le 12/5/2008
 
   
 
 
 
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Ukraine
par Alexandre Del Valle

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La révolution orange en questions et l’Ukraine post-soviéto-russe Les révolutions « roses », de « velours » ou « orange », comme celle d’Ukraine, s’inscrivent dans le cadre d’une série de phénomènes géopolitiques et d’évènements initiés en Slovaquie en 1998, en Serbie en 2000 (« Otpor »), en Géorgie en 2003, pendant la « révolution de la rose », puis en Ukraine en 2004, durant ce que l’on a appelé communément la « révolution orange ». Sans oublier celle du Kirghizstan, en 2005, qui, bien qu’ayant avorté, a été popularisée sous le nom de « révolution des tulipes ». En réalité, derrière les figures médiatiques et connues à la tête de ces « révolutions démocratiques » : Vojislav Kostunica pour la Serbie, Mikhaïl Saakachvili pour la Géorgie, Viktor Iouchtchenko pour l’Ukraine et Kourmanbek Bakiev pour le Kirghizstan, les véritables concepteurs originels de ces séismes sont peu connus. En réalité, loin d’être spontanés, ces mouvements (« Otpor (Résistance) en Serbie, « Kmara (Assez) en Géorgie», « Pora (C’est le moment) en Ukraine » et « Birgué (Ensemble) » puis « Kel-Kel (Lève-toi) » au Kirghizstan s’inscrivent dans le contexte de la nouvelle donne de l’Après Guerre froide et de la décomposition de l’ex espace soviétique. Largement perméable à la propagande russophobe médiatique et atlantiste - étroitement liée à la nature même des nouveaux pays de l’Est membres de l’UE dont l’obsession demeure l’endiguement de la Russie « ex-coloniale » et soviétique -, le public français et occidental ignore presque tout de ces mouvements qui conjuguent habilement l’action des ONG occidentales (surtout américaines), le désir de changement, à un atlantisme américanophile et surtout à une russophobie revancharde et explosive qui risque de provoquer des réactions anti-occidentales radicales à Moscou qui se sent encerclé et « exclu » de l’Occident.
Gene Sharp le cerveau des « révolutions de velours » Fondées sur la résistance non violente, leurs méthodes puisent dans les écrits du professeur américain Gene Sharp, de l’Institut Albert Einstein, l’expert mondial de la démocratisation non violente dans les régimes autoritaires.
Tout commença à la fin des années 1980, lorsque Sharp s’installa en Suède d’où il commença à conseiller les mouvements indépendantistes baltes anti-russes et anti-soviétiques. Le mouvement s’étendit tout d’abord à la Lituanie, en janvier 1991, lors de la prise d’assaut de la Tour de Télévision à Vilnius par les forces spéciales soviétiques, les insurgés baltes ayant évité un bain de sang grâce aux conseils de Gene Sharp et ayant surtout forgé de leur mouvements nationalistes une image positive. D’où les transferts de pouvoir sans violence dans les pays baltes, sur fond de « révolutions chantantes », lorsque des chorales populaires rassemblèrent tous ceux qui défendaient la cause indépendantiste. Les financiers de ces mouvements « révolutionnaires » sont souvent les mêmes : la Freedom House (USA), l’Institut de la Société Ouverte du philanthrope américain George Soros et d’autres fondations américaines, qui se consacrent à la démocratisation du monde. Ces ONG reçoivent souvent des fonds alloués au développement des pays en transition par le gouvernement américain, notamment par le biais de la National Endowment for Democracy (NED).
Il est vrai que ce type de révolution douce et le fait de lutter contre le totalitarisme russo-soviétique et communiste sont plutôt des points positifs, surtout du point de vue démocratique et libéral qui est le nôtre. Mais les choses vont changer au milieu des années 90, lorsque ce mouvement au départ fortement anti-communiste va devenir progressivement et essentiellement anti-russe et anti-orthodoxe, ceci bien que la Russie Eltsinienne et poutinienne eût changé et que le communisme ne fût plus l’idéologie d’Etat.
Déjà, dans les années 1990, Sharp conseillait les leaders du mouvement serbe pro-américain et anti-russe « Otpor », qui deviendront peu après les promoteurs de son modèle dans tous les autres pays de l’Est anciennement occupés par l’URSS. Le livre de Gene Sharp « La politique de l’action non violente », joua un rôle crucial dans le développement de la stratégie d’« Otpor ». Le mouvement estudiantin en fit même un résumé qui sera largement diffusé sous forme du « Manuel d‘Otpor ». Après la Croatie, la Serbie, et même la Roumanie, le phénomène des révolutions de velours atteindra finalement, dès novembre 2004, l’Ukraine. Ukraine versus Russie.
Tout commence par la contestation des résultats des élections présidentielles par l’opposition. Protestation populaire qui se mue vite en « révolution orange ». Le leader de l’opposition Viktor Iouchtchenko est triomphalement élu, en décembre 2004, à la faveur d’un nouveau deuxième tour exigé par l’opposition à la suite d’accusations de fraudes. Le modèle de « révolution de velours » est alors appliqué à Kiev à l’occasion de la « révolution orange », déclenchée dès novembre. A l’instar de la Serbie et de la Géorgie, un mouvement de jeunesse encadre la révolution démocratique ukrainienne. Ce mouvement, au nom ouvertement révolutionnaire, « Pora (C’est le moment !) », s’est largement inspiré des expériences précédentes. Son nom même a été emprunté au mouvement analogue serbe « Otpor ». Son mot d’ordre était d’ailleurs également « Vreme Je » (C’est le moment !).
Au même moment d’ailleurs, au Liban, les milieux stratégiques et humanitaires américains et d’Europe de l’Est suscitent, suite à l’assassinat de l’ancien Premier Ministre Rafic Hariri, une « révolution du cèdre ». En mars 2005, une « révolution des tulipes » est également déclenchée au Kirghizstan, peu après les élections législatives contestées. Le président kirghize Askar Akaev est renversé par une foule populaire. Le leader de l’opposition, Kourmanbek Bakiev, parvient à se faire élire Président en juillet 2005.
D’évidence, la « révolution orange » a été soigneusement préparée. Avant d’appliquer la recette, les militants ukrainiens l’ont testée aux niveaux local et régional. En août de la même année, déjà, plus de 300 activistes avaient été formés dans un centre basé en Crimée. En septembre, « Pora » comptait 72 centres régionaux, 150 groupes mobiles, 400 groupes mobiles d’information et plus de 30 000 membres. La campagne se déroula en deux étapes. Premièrement, « diminuer le nombre d’abstentionnistes, lutter contre la censure et fournir aux électeurs une information objective ». Deuxièmement, organiser des actions de protestation massive pour « contester le résultat des élections ».
Les militants ukrainiens n’hésitèrent pas à faire appel à des experts en management et privilégièrent les nouvelles technologies comme Internet ou les SMS, lesquels avaient servi de système d’information immédiat. De l’aveu même des militants révolutionnaires ukrainiens, les ONG occidentales – German Marshall Foundation (USA), Freedom House (USA) et International Development Agency (Canada) – financèrent directement la formation d’activistes. De même, ils reçurent de ces fondations au moins 130 000 euros, montant certes modeste mais qui s’ajoute aux aides non avouées ou endogènes. Aussi les 5 millions d’euros nécessaires pour organiser la révolution furent en partie fournis par des chefs d’entreprise ukrainiens, désireux de changer de régime et d’en découdre avec les autorités en place jugées trop « pro-russes ».
Le beurre et l’argent du beurre… Comme on l’a vu au cour de ces derniers mois : cette volonté du peuple ukrainien d’en finir avec « la domination russe » rencontre deux écueils : premièrement, la corruption et le, discrédit tout aussi important des nouveaux hérauts de la révolution Orange ; ensuite le fait que l’Est de l’Ukraine orthodoxe est plus russe qu’Ukrainien ; enfin les conséquences à payer de l’émancipation : les énergies livrées au prix du marché. Aussi l’indignation médiatique et occidentale générale consistant à blâmer la Russie de Poutine pour avoir refusé de continuer à livrer Pétrole et gaz à l’Ukraine ou même à la Géorgie à prix symbolique a quel que chose de paradoxal pour des pays vantant les « lois du marché ». Or les lois du marché vont naturellement de pair avec l’émancipation du « joug » russe. Inversement, le gaz ou le pétrole à prix cinq fois moindre ne peut se concevoir que dans la cadre d’une dépendance étroite de l’Ukraine envers Moscou. On ne peut vouloir à la fois le beurre et l’argent du beurre…
Toujours est-il que la « révolution orange » est loin d’être achevée en Ukraine: les élections législatives de mars 2006 donneront l’occasion aux perdants des élections présidentielles de 2004 de prendre leur revanche. Etant données les divisions dans le camp « orange » après le divorce Iouctchenko – Timochenko, la bataille électorale promet des rebondissements ...
La Russie, prochaine cible des révolutions de velours ? Mais il est également clair que le phénomène qui a été initié bien avant l’Ukraine ne s’arrêtera pas avec cette dernière. En juin 2005, en effet, un des membres clé du mouvement, Andreï Ioussov, indiquait que « Pora » travaillait déjà avec des mouvements étudiants russes. Les militants ukrainiens projetaient de leur transmettre leurs méthodes et leur expérience organisationnelle.
Nulle doute que la prochaine cible des révolutions de velours est la Russie de Vladimir Poutine. Ainsi que les régimes alliés : celui de Loukachenko en Biélorussie, toujours classé dans la catégorie des « Etats-Voyous » par l’Administration américaine. D’où la poursuite du mouvement d’encerclement et de néo-endiguement de la Russie par l’Asie centrale, les Balkans et le Caucase : en 2005, en Azerbaïdjan, trois organisations étudiantes furent fondées à cet effet et en vue de déstabiliser le pouvoir en place soviétiforme: « Yox (Non)», « Magam (C’est le moment) » et « Yeni Fikir (Nouvelle Pensée) ». Elles souhaitaient organiser une « révolution de velours » à Bakou à l’occasion des élections législatives en novembre dernier. Au Kazakhstan, en Asie centrale, Etat ex-soviétique de la CEI le plus lié à Moscou et peuplé du plus grand nombre de Russes orthodoxes (1/3 de la population au moins), l’organisation de jeunesse « Kahar (Fureur) » tente en ce moment même de renverser le pouvoir en place de Noursoultan Nazarbaev C’est dans ce contexte général de lutte indirecte contre l’empire russe - ou du moins ce qu’il en reste - qu’il faut replacer et analyser la formidable campagne médiatique anti-russe qui sévit dans les démocraties occidentales depuis l’ère Eltsine. Et c’est aussi dans ce contexte qu’est né en Russie, le mouvement « My (Nous autres) », lequel se bat officiellement pour la liberté de la parole et contre le « retour à la dictature ».
Rappelons qu’en février 2005, les jeunes révolutionnaires s’étaient réunis à Bratislava en marge du sommet Bush-Poutine. Ils s’étaient rencontrés dans le cadre d’un « forum des ONG antitotalitaires ». Le président Bush leur rendit visite en les appelant à « continuer leurs efforts pour démocratiser le monde », notamment la Russie de Poutine.
Auteur d’un livre à paraître (éditions Armand Collin) sur les « révolutions de velours, le géopolitologue franco-russe Viatcheslav Avioutskii rappelle que le mouvement antitotalitaire est sans aucun doute le « déclencheur d’un véritable bouleversement géopolitique de l’espace postcommuniste ; Cependant, les « nouveaux révolutionnaires » ne sont pas entièrement autonomes et utilisent la logistique américaine. Ces « révolutions de velours » de Bratislava à Bichkek ont bénéficié d’un large soutien financier des Etats- Unis. Washington n’hésite pas à sous-traiter une partie de sa politique étrangère à des ONG américaines. Liées étroitement à des mouvements de jeunesse locaux, celles-ci sont devenues des relais indispensables de l’influence américaine dans l’espace eurasien. Les prochains pays ciblés sont la Biélorussie, qualifiée par Condoleezza Rice d’ « avant-poste du totalitarisme », l’Ouzbékistan, qui a déjà programmé le retrait des bases américaines et, bien entendu, la Russie de Vladimir Poutine » .
Les conséquences funestes des divisions russo-occidentales
D’une manière générale, les révolutions démocratiques en Ukraine et en Géorgie ont été perçues à Moscou comme des entreprises de déstabilisation de l’« étranger proche » russe. Avec le traitement médiatique occidental de « l’affaire Youkos », elles ont contribué à réactiver entre les pays membres de l’Otan et les États-Unis d’une part, et la Russie d’autre part, les vieux réflexes de la guerre froide et les représentations géopolitiques de l’avant-11 Septembre. Il est vrai que, à la veille de la célébration du 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, organisée à Moscou le 9 mai 2005, le président américain George Bush, de passage en Lettonie, n’a pas hésité à dénoncer publiquement « l’occupation et l’oppression communistes dans les pays baltes ».
Condoleezza Rice, la secrétaire d’État américaine, définissait l’alliée proche de Moscou, la Biélorussie, comme « la dernière dictature d’Europe » et expliquait « qu’il ne devrait pas y avoir une telle concentration de pouvoirs entre les mains du président ». Vladimir Poutine... Deux jours plus tard, George Bush effectuait en Géorgie la première visite officielle d’un président américain dans le Caucase, et appelait à soutenir sans équivoque les réformes entreprises par Mikhaïl Saakachvili, le héros de la « révolution de la rose », ainsi qu’à « résoudre les conflits gelés » — remontrance à peine voilée contre Moscou qui entretient les séparatismes ossète et abkhaze. Le 4 avril, George Bush avait reçu à la Maison-Blanche le président ukrainien Viktor Iouchtchenko et avait salué « le courageux dirigeant d’une Ukraine libre, inspiration pour tous ceux qui aiment la liberté ». Traduisant une opinion fort répandue au sein de la population russe, le député du parti nationaliste Rodina (la Patrie) Dmitri Rogozuine dénonçait « une tentative de l’Administration américaine de mettre de son côté les forces antirusses (…) en Europe orientale et chez les Baltes ».
Une chose est sure : l’entente américano-russe de l’après-11 septembre n’est plus à son zénith ! Les relents de guerre froide et de « néo-containment » sont de retour — même si Condoleezza Rice assure qu’isoler la Russie et menacer de l’exclure de plusieurs organisations « n’a vraiment pas de sens ». Brièvement, les principales pommes de discorde opposant aujourd’hui la Russie aux démocraties occidentales sont : 1°) les manquements aux droits de l’homme en Tchétchénie et en Russie ; 2°) le soutien sans réserve de Moscou aux pouvoirs pro-russes peu démocratiques de Biélorussie, du Kazakhstan et d’Ukraine (avant la « révolution orange ») ; 3°) les restrictions à la liberté de parole et le musellement de la presse indépendante (10) ; 4°) l’« affaire Youkos », qui a conduit à la condamnation à neuf ans de prison de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski (si le jugement du 4 mai dernier est confirmé en appel). Celui-ci avait eu le tort de faire part de ses ambitions présidentielles et de financer les partis libéraux pro-occidentaux (Yabloko et SPS, « Union des forces de droite »). 5°) la suppression par Vladimir Poutine de l’élection au suffrage universel des gouverneurs de région (désormais élus par l’Assemblée régionale sur proposition du gouvernement fédéral) et l’incapacité du gouvernement russe à engager des réformes libérales, au grand désespoir des organisations économiques occidentales. C’est ainsi que l’adhésion de Moscou à l’OMC continue de se heurter au refus des États-Unis qui l’accusent de pratiquer une concurrence déloyale sur certaines matières premières et produits industriels. Les très influents sénateurs John McCain (républicain) et Joe Lieberman (démocrate) souhaitent que la Russie soit exclue du G8 avant le prochain sommet de 2006. 6°) les livraisons d’armes sophistiquées à des « États voyous » comme l’Iran ou la Syrie. Les missiles anti-aériens Strelets fournis à Damas — qui n’est plus un point d’appui vital pour Moscou — ne sont que des missiles à très courte portée, sans grandes conséquences sur le plan stratégique. En revanche, Téhéran s’impose de plus en plus comme un partenaire majeur de la Russie, capable de payer cash des contrats de plusieurs millions de dollars, et son principal allié dans la région. Surtout, la perspective de voir l’Iran se doter d’un arsenal nucléaire stratégique grâce à Moscou constitue un véritable casus belli vis-à-vis de Washington. Quant à l’Union européenne, elle ne s’est guère démarquée des Etats-Unis quant au positionnement vis-à- vis de la Russie et relativement à la diabolisation en cours de Vladimir Poutine.
Certes, l’axe Paris-Berlin-Moscou, apparu à la faveur de la guerre en Irak et hostile à l’unilatéralisme de Washington, semble contrebalancer la posture exclusivement atlantiste de l’Union européenne. Mais force est de constater que les discussions engagées à Saint-Pétersbourg en mai 2003, qui prévoyaient de lancer un « partenariat stratégique » entre l’Union européenne et la fédération de Russie, butent toujours sur les questions de la « justice » et de la « liberté » et de la « sécurité extérieure ». Bref, depuis la chute de l’URSS, les trois grands acteurs que sont les États-Unis, le monde russo- orthodoxe et l’Europe de l’Ouest demeurent plus divisés que jamais.
Nous sommes amenés à interrompre l’article tellement remarquable d’Alexandre DEL VALLE dont nous publierons la seconde partie dans le prochain numéro.

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