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Ukraine
par Alexandre Del Valle
La révolution orange en questions et l’Ukraine post-soviéto-russe
Les révolutions « roses », de « velours » ou « orange », comme celle
d’Ukraine, s’inscrivent dans le cadre d’une série de phénomènes
géopolitiques et d’évènements initiés en Slovaquie en 1998, en Serbie en
2000 (« Otpor »), en Géorgie en 2003, pendant la « révolution de la rose »,
puis en Ukraine en 2004, durant ce que l’on a appelé communément la «
révolution orange ». Sans oublier celle du Kirghizstan, en 2005, qui, bien
qu’ayant avorté, a été popularisée sous le nom de « révolution des tulipes ».
En réalité, derrière les figures médiatiques et connues à la tête de ces «
révolutions démocratiques » : Vojislav Kostunica pour la Serbie, Mikhaïl
Saakachvili pour la Géorgie, Viktor Iouchtchenko pour l’Ukraine et
Kourmanbek Bakiev pour le Kirghizstan, les véritables concepteurs originels
de ces séismes sont peu connus. En réalité, loin d’être spontanés, ces
mouvements (« Otpor (Résistance) en Serbie, « Kmara (Assez) en Géorgie», «
Pora (C’est le moment) en Ukraine » et « Birgué (Ensemble) » puis « Kel-Kel
(Lève-toi) » au Kirghizstan s’inscrivent dans le contexte de la nouvelle donne
de l’Après Guerre froide et de la décomposition de l’ex espace soviétique.
Largement perméable à la propagande russophobe médiatique et atlantiste -
étroitement liée à la nature même des nouveaux pays de l’Est membres de
l’UE dont l’obsession demeure l’endiguement de la Russie « ex-coloniale » et
soviétique -, le public français et occidental ignore presque tout de ces
mouvements qui conjuguent habilement l’action des ONG occidentales
(surtout américaines), le désir de changement, à un atlantisme
américanophile et surtout à une russophobie revancharde et explosive qui
risque de provoquer des réactions anti-occidentales radicales à Moscou qui
se sent encerclé et « exclu » de l’Occident.
Gene Sharp le cerveau des « révolutions de velours »
Fondées sur la résistance non violente, leurs méthodes puisent dans les écrits
du professeur américain Gene Sharp, de l’Institut Albert Einstein, l’expert
mondial de la démocratisation non violente dans les régimes autoritaires.
Tout commença à la fin des années 1980, lorsque Sharp s’installa en
Suède d’où il commença à conseiller les mouvements indépendantistes baltes
anti-russes et anti-soviétiques. Le mouvement s’étendit tout d’abord à la
Lituanie, en janvier 1991, lors de la prise d’assaut de la Tour de Télévision à
Vilnius par les forces spéciales soviétiques, les insurgés baltes ayant évité un
bain de sang grâce aux conseils de Gene Sharp et ayant surtout forgé de leur
mouvements nationalistes une image positive. D’où les transferts de pouvoir
sans violence dans les pays baltes, sur fond de « révolutions chantantes »,
lorsque des chorales populaires rassemblèrent tous ceux qui défendaient la
cause indépendantiste. Les financiers de ces mouvements « révolutionnaires »
sont souvent les mêmes : la Freedom House (USA), l’Institut de la Société
Ouverte du philanthrope américain George Soros et d’autres fondations
américaines, qui se consacrent à la démocratisation du monde. Ces ONG
reçoivent souvent des fonds alloués au développement des pays en transition
par le gouvernement américain, notamment par le biais de la National
Endowment for Democracy (NED).
Il est vrai que ce type de révolution douce et le fait de lutter contre le
totalitarisme russo-soviétique et communiste sont plutôt des points positifs,
surtout du point de vue démocratique et libéral qui est le nôtre. Mais les
choses vont changer au milieu des années 90, lorsque ce mouvement au
départ fortement anti-communiste va devenir progressivement et
essentiellement anti-russe et anti-orthodoxe, ceci bien que la Russie
Eltsinienne et poutinienne eût changé et que le communisme ne fût plus
l’idéologie d’Etat.
Déjà, dans les années 1990, Sharp conseillait les leaders du mouvement
serbe pro-américain et anti-russe « Otpor », qui deviendront peu après les
promoteurs de son modèle dans tous les autres pays de l’Est anciennement
occupés par l’URSS. Le livre de Gene Sharp « La politique de l’action non
violente », joua un rôle crucial dans le développement de la stratégie d’«
Otpor ». Le mouvement estudiantin en fit même un résumé qui sera
largement diffusé sous forme du « Manuel d‘Otpor ». Après la Croatie, la
Serbie, et même la Roumanie, le phénomène des révolutions de velours
atteindra finalement, dès novembre 2004, l’Ukraine.
Ukraine versus Russie.
Tout commence par la contestation des résultats des élections présidentielles
par l’opposition. Protestation populaire qui se mue vite en « révolution
orange ». Le leader de l’opposition Viktor Iouchtchenko est triomphalement
élu, en décembre 2004, à la faveur d’un nouveau deuxième tour exigé par
l’opposition à la suite d’accusations de fraudes. Le modèle de « révolution de
velours » est alors appliqué à Kiev à l’occasion de la « révolution orange »,
déclenchée dès novembre. A l’instar de la Serbie et de la Géorgie, un
mouvement de jeunesse encadre la révolution démocratique ukrainienne. Ce
mouvement, au nom ouvertement révolutionnaire, « Pora (C’est le moment !)
», s’est largement inspiré des expériences précédentes. Son nom même a été
emprunté au mouvement analogue serbe « Otpor ». Son mot d’ordre était
d’ailleurs également « Vreme Je » (C’est le moment !).
Au même moment d’ailleurs, au Liban, les milieux stratégiques et
humanitaires américains et d’Europe de l’Est suscitent, suite à l’assassinat de
l’ancien Premier Ministre Rafic Hariri, une « révolution du cèdre ». En mars
2005, une « révolution des tulipes » est également déclenchée au Kirghizstan,
peu après les élections législatives contestées. Le président kirghize Askar
Akaev est renversé par une foule populaire. Le leader de l’opposition,
Kourmanbek Bakiev, parvient à se faire élire Président en juillet 2005.
D’évidence, la « révolution orange » a été soigneusement préparée. Avant
d’appliquer la recette, les militants ukrainiens l’ont testée aux niveaux local
et régional. En août de la même année, déjà, plus de 300 activistes avaient
été formés dans un centre basé en Crimée. En septembre, « Pora » comptait
72 centres régionaux, 150 groupes mobiles, 400 groupes mobiles
d’information et plus de 30 000 membres. La campagne se déroula en deux
étapes. Premièrement, « diminuer le nombre d’abstentionnistes, lutter contre
la censure et fournir aux électeurs une information objective ».
Deuxièmement, organiser des actions de protestation massive pour «
contester le résultat des élections ».
Les militants ukrainiens n’hésitèrent pas à faire appel à des experts en
management et privilégièrent les nouvelles technologies comme Internet ou
les SMS, lesquels avaient servi de système d’information immédiat. De l’aveu
même des militants révolutionnaires ukrainiens, les ONG occidentales –
German Marshall Foundation (USA), Freedom House (USA) et International
Development Agency (Canada) – financèrent directement la formation
d’activistes. De même, ils reçurent de ces fondations au moins 130 000
euros, montant certes modeste mais qui s’ajoute aux aides non avouées ou
endogènes. Aussi les 5 millions d’euros nécessaires pour organiser la
révolution furent en partie fournis par des chefs d’entreprise ukrainiens,
désireux de changer de régime et d’en découdre avec les autorités en place
jugées trop « pro-russes ».
Le beurre et l’argent du beurre…
Comme on l’a vu au cour de ces derniers mois : cette volonté du peuple
ukrainien d’en finir avec « la domination russe » rencontre deux écueils :
premièrement, la corruption et le, discrédit tout aussi important des
nouveaux hérauts de la révolution Orange ; ensuite le fait que l’Est de
l’Ukraine orthodoxe est plus russe qu’Ukrainien ; enfin les conséquences à
payer de l’émancipation : les énergies livrées au prix du marché. Aussi
l’indignation médiatique et occidentale générale consistant à blâmer la Russie
de Poutine pour avoir refusé de continuer à livrer Pétrole et gaz à l’Ukraine ou
même à la Géorgie à prix symbolique a quel que chose de paradoxal pour des
pays vantant les « lois du marché ». Or les lois du marché vont naturellement
de pair avec l’émancipation du « joug » russe. Inversement, le gaz ou le
pétrole à prix cinq fois moindre ne peut se concevoir que dans la cadre d’une
dépendance étroite de l’Ukraine envers Moscou. On ne peut vouloir à la fois
le beurre et l’argent du beurre…
Toujours est-il que la « révolution orange » est loin d’être achevée en
Ukraine: les élections législatives de mars 2006 donneront l’occasion aux
perdants des élections présidentielles de 2004 de prendre leur revanche.
Etant données les divisions dans le camp « orange » après le divorce
Iouctchenko – Timochenko, la bataille électorale promet des rebondissements
...
La Russie, prochaine cible des révolutions de velours ?
Mais il est également clair que le phénomène qui a été initié bien avant
l’Ukraine ne s’arrêtera pas avec cette dernière. En juin 2005, en effet, un des
membres clé du mouvement, Andreï Ioussov, indiquait que « Pora » travaillait
déjà avec des mouvements étudiants russes. Les militants ukrainiens
projetaient de leur transmettre leurs méthodes et leur expérience
organisationnelle.
Nulle doute que la prochaine cible des révolutions de velours est la Russie de
Vladimir Poutine. Ainsi que les régimes alliés : celui de Loukachenko en
Biélorussie, toujours classé dans la catégorie des « Etats-Voyous » par
l’Administration américaine. D’où la poursuite du mouvement d’encerclement
et de néo-endiguement de la Russie par l’Asie centrale, les Balkans et le
Caucase : en 2005, en Azerbaïdjan, trois organisations étudiantes furent
fondées à cet effet et en vue de déstabiliser le pouvoir en place soviétiforme:
« Yox (Non)», « Magam (C’est le moment) » et « Yeni Fikir (Nouvelle Pensée) ».
Elles souhaitaient organiser une « révolution de velours » à Bakou à l’occasion
des élections législatives en novembre dernier. Au Kazakhstan, en Asie
centrale, Etat ex-soviétique de la CEI le plus lié à Moscou et peuplé du plus
grand nombre de Russes orthodoxes (1/3 de la population au moins),
l’organisation de jeunesse « Kahar (Fureur) » tente en ce moment même de
renverser le pouvoir en place de Noursoultan Nazarbaev
C’est dans ce contexte général de lutte indirecte contre l’empire russe - ou
du moins ce qu’il en reste - qu’il faut replacer et analyser la formidable
campagne médiatique anti-russe qui sévit dans les démocraties occidentales
depuis l’ère Eltsine. Et c’est aussi dans ce contexte qu’est né en Russie, le
mouvement « My (Nous autres) », lequel se bat officiellement pour la liberté
de la parole et contre le « retour à la dictature ».
Rappelons qu’en février 2005, les jeunes révolutionnaires s’étaient réunis à
Bratislava en marge du sommet Bush-Poutine. Ils s’étaient rencontrés dans le
cadre d’un « forum des ONG antitotalitaires ». Le président Bush leur rendit
visite en les appelant à « continuer leurs efforts pour démocratiser le monde
», notamment la Russie de Poutine.
Auteur d’un livre à paraître (éditions Armand Collin) sur les « révolutions de
velours, le géopolitologue franco-russe Viatcheslav Avioutskii rappelle que le
mouvement antitotalitaire est sans aucun doute le « déclencheur d’un
véritable bouleversement géopolitique de l’espace postcommuniste ;
Cependant, les « nouveaux révolutionnaires » ne sont pas entièrement
autonomes et utilisent la logistique américaine. Ces « révolutions de velours »
de Bratislava à Bichkek ont bénéficié d’un large soutien financier des Etats-
Unis. Washington n’hésite pas à sous-traiter une partie de sa politique
étrangère à des ONG américaines. Liées étroitement à des mouvements de
jeunesse locaux, celles-ci sont devenues des relais indispensables de
l’influence américaine dans l’espace eurasien. Les prochains pays ciblés sont
la Biélorussie, qualifiée par Condoleezza Rice d’ « avant-poste du
totalitarisme », l’Ouzbékistan, qui a déjà programmé le retrait des bases
américaines et, bien entendu, la Russie de Vladimir Poutine » .
Les conséquences funestes des divisions russo-occidentales
D’une manière générale, les révolutions démocratiques en Ukraine et en
Géorgie ont été perçues à Moscou comme des entreprises de déstabilisation
de l’« étranger proche » russe. Avec le traitement médiatique occidental de «
l’affaire Youkos », elles ont contribué à réactiver entre les pays membres de
l’Otan et les États-Unis d’une part, et la Russie d’autre part, les vieux réflexes
de la guerre froide et les représentations géopolitiques de l’avant-11
Septembre. Il est vrai que, à la veille de la célébration du 60e anniversaire de
la fin de la Seconde Guerre mondiale, organisée à Moscou le 9 mai 2005, le
président américain George Bush, de passage en Lettonie, n’a pas hésité à
dénoncer publiquement « l’occupation et l’oppression communistes dans les
pays baltes ».
Condoleezza Rice, la secrétaire d’État américaine, définissait l’alliée
proche de Moscou, la Biélorussie, comme « la dernière dictature d’Europe » et
expliquait « qu’il ne devrait pas y avoir une telle concentration de pouvoirs
entre les mains du président ». Vladimir Poutine... Deux jours plus tard,
George Bush effectuait en Géorgie la première visite officielle d’un président
américain dans le Caucase, et appelait à soutenir sans équivoque les réformes
entreprises par Mikhaïl Saakachvili, le héros de la « révolution de la rose »,
ainsi qu’à « résoudre les conflits gelés » — remontrance à peine voilée contre
Moscou qui entretient les séparatismes ossète et abkhaze. Le 4 avril, George
Bush avait reçu à la Maison-Blanche le président ukrainien Viktor
Iouchtchenko et avait salué « le courageux dirigeant d’une Ukraine libre,
inspiration pour tous ceux qui aiment la liberté ». Traduisant une opinion fort
répandue au sein de la population russe, le député du parti nationaliste
Rodina (la Patrie) Dmitri Rogozuine dénonçait « une tentative de
l’Administration américaine de mettre de son côté les forces antirusses (…)
en Europe orientale et chez les Baltes ».
Une chose est sure : l’entente américano-russe de l’après-11 septembre
n’est plus à son zénith ! Les relents de guerre froide et de « néo-containment
» sont de retour — même si Condoleezza Rice assure qu’isoler la Russie et
menacer de l’exclure de plusieurs organisations « n’a vraiment pas de sens ».
Brièvement, les principales pommes de discorde opposant aujourd’hui la
Russie aux démocraties occidentales sont :
1°) les manquements aux droits de l’homme en Tchétchénie et en Russie ;
2°) le soutien sans réserve de Moscou aux pouvoirs pro-russes peu
démocratiques de Biélorussie, du Kazakhstan et d’Ukraine (avant la «
révolution orange ») ;
3°) les restrictions à la liberté de parole et le musellement de la presse
indépendante (10) ;
4°) l’« affaire Youkos », qui a conduit à la condamnation à neuf ans de prison
de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski (si le jugement du 4 mai dernier est
confirmé en appel). Celui-ci avait eu le tort de faire part de ses ambitions
présidentielles et de financer les partis libéraux pro-occidentaux (Yabloko et
SPS, « Union des forces de droite »).
5°) la suppression par Vladimir Poutine de l’élection au suffrage universel des
gouverneurs de région (désormais élus par l’Assemblée régionale sur
proposition du gouvernement fédéral) et l’incapacité du gouvernement russe
à engager des réformes libérales, au grand désespoir des organisations
économiques occidentales. C’est ainsi que l’adhésion de Moscou à l’OMC
continue de se heurter au refus des États-Unis qui l’accusent de pratiquer
une concurrence déloyale sur certaines matières premières et produits
industriels. Les très influents sénateurs John McCain (républicain) et Joe
Lieberman (démocrate) souhaitent que la Russie soit exclue du G8 avant le
prochain sommet de 2006.
6°) les livraisons d’armes sophistiquées à des « États voyous » comme l’Iran
ou la Syrie. Les missiles anti-aériens Strelets fournis à Damas — qui n’est
plus un point d’appui vital pour Moscou — ne sont que des missiles à très
courte portée, sans grandes conséquences sur le plan stratégique. En
revanche, Téhéran s’impose de plus en plus comme un partenaire majeur de
la Russie, capable de payer cash des contrats de plusieurs millions de dollars,
et son principal allié dans la région. Surtout, la perspective de voir l’Iran se
doter d’un arsenal nucléaire stratégique grâce à Moscou constitue un
véritable casus belli vis-à-vis de Washington. Quant à l’Union européenne,
elle ne s’est guère démarquée des Etats-Unis quant au positionnement vis-à-
vis de la Russie et relativement à la diabolisation en cours de Vladimir
Poutine.
Certes, l’axe Paris-Berlin-Moscou, apparu à la faveur de la guerre en
Irak et hostile à l’unilatéralisme de Washington, semble contrebalancer la
posture exclusivement atlantiste de l’Union européenne. Mais force est de
constater que les discussions engagées à Saint-Pétersbourg en mai 2003, qui
prévoyaient de lancer un « partenariat stratégique » entre l’Union européenne
et la fédération de Russie, butent toujours sur les questions de la « justice »
et de la « liberté » et de la « sécurité extérieure ». Bref, depuis la chute de
l’URSS, les trois grands acteurs que sont les États-Unis, le monde russo-
orthodoxe et l’Europe de l’Ouest demeurent plus divisés que jamais.
Nous sommes amenés à interrompre l’article tellement remarquable
d’Alexandre DEL VALLE dont nous publierons la seconde partie dans le
prochain numéro.

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