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Interview de Pierre MESSMER
Président de l'Académie des Sciences Morales et Politiques
par Marc d'Anna

Marc d'Anna : M. Pierre Messmer, en tant
qu'ancien Ministre des Armées du Général de Gaulle jusqu'en 1969, ancien Premier Ministre sous Pompidou de 1972 à 1974 et actuel Président de l'Académie des Sciences Morales et Politiques, pourriez-vous dresser aujourd'hui un bilan des relations franco-algériennes ?
Pierre Messmer : Malgré tous les drames (départ d'un million d'Européens, massacre de milliers de Harkis par les Algériens), la première période, qui suit l'indépendance et qui va jusqu'à la prise de pouvoir par les "durs", les rapports franco-algériens s'inscrivaient dans le cadre d'une certaine forme de collaboration. On pouvait encore travailler ensemble.
Après la signature des Accords d'Evian en effet, nous restions à Mers El-Kébir et dans le Sahara, en conservant ainsi une base de lancement pour nos fusées ainsi qu'un terrain d'essai de nos armes chimiques. Des Centres d'essais nucléaires étaient installés à In Ekker. Pendant cette période, les rapports étaient convenables. On évitaient les drames.
Mais derrière les apparences, les Algériens étaient profondément contrariés par cette activité militaire : ils critiquaient surtout Mers El-Kébir. De notre côté, nous n'avions aucune confiance réelle en eux. De Gaulle faisait semblant… Il était donc d'accord pour transférer au plus vite en France les bases d'essais de fusées vers les Landes et le centre d'essais d'In Ekker vers Mururoa.
Dans le même temps, le gouvernement algérien entamait une coopération étroite avec l'URSS, s'alignant de plus en plus sur le Bloc communiste. Parallèlement, les tendances islamiques du régime commençaient à se développer. Les rapports commencèrent donc à se refroidir et à se durcir.
Quant à moi, en tant que Ministre des Armées, ma principale préoccupation était celle du transfert des installations nucléaires en France, afin que notre pays fût en mesure de garantir pleinement son indépendance stratégique.
MdA : Monsieur le Premier Ministre, ne pensez-vous pas, avec le recul, que l'échec de notre politique d'intégration et la difficulté actuelle de maîtriser les flux migratoires tirent leurs sources dans les accords d'Evian eux-mêmes, lesquels donnaient aux Algériens une totale liberté de circulation en France, voire dans l'ordonnance de 1945 relative au séjour des étrangers ?
PM : Je ne pense pas que l'on puisse incriminer de la sorte l'ordonnance de 1945 et les accords d'Evian, car jusqu'en 1962, l'Algérie était française et la France devait garantir la liberté de déplacement à ceux qui étaient nés en France d'Outre-mer. Je dis cela en dépit du fait que je n'ai jamais cru, personnellement, que l'Algérie était française. Mais telle était la thèse officielle, la loi, et il fallait respecter cette règle.
Je pense que l'erreur fondamentale réside dans la signature en 1974, par Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, de l'ordonnance du Regroupement Familial, peu après mon départ de Matignon. Jusqu'alors, l'interdiction du regroupement familial faisait que les immigrés Maghrébins et Africains venaient seuls pour travailler, puis rentraient chez eux ensuite pour retrouver leur famille, ce qui était légitime et logique.
Avec le regroupement familial, le retour au pays est devenu quasiment impossible : les enfants sont plongés dans l'atmosphère française, l'immigration change alors de nature. Avant, les immigrants arrivaient et repartaient chaque année, maintenant, ils arrivent et ne repartent plus. Cela a totalement changé le caractère de l'immigration.
MdA : Pensez-vous comme M. J.C. BARRAULT que la France, en tant que nation historique, est en danger de mort, (cf. son livre "La France va-t-elle disparaître") notamment à cause d'une immigration pléthorique que nous avons du mal à assimiler, voire même à intégrer ? La France a-t-elle renoncé à ses valeurs républicaines et nationales ? Le creuset républicain a-t-il cessé de fonctionner ?
PM : Mes conclusions sont proches de celles de J.C. BARRAULT, même si je n'y arrive pas par les mêmes démonstrations. Le problème essentiel est, d'après moi, celui de l'assimilation : on assimile certains immigrés, pas d'autres. Les italiens, espagnols, portugais sont parfaitement assimilés. Les immigrés du Maghreb et d'Afrique noire sont, quant à eux, difficilement assimilables. Dans le pire des cas, ils refusent notre culture, conservent leurs coutumes, et refusent l'assimilation. Dans le meilleur des cas, ils s'efforcent de garder une personnalité différente. Ils prennent souvent dans la culture française ce qui les arrange et laissent de côté ce qui ne correspond pas à leurs exigences et coutumes.
On dit que la France est un pays d'immigration. C'était vrai lorsque les immigrants désiraient réellement s'assimiler, ce qu'ils pouvaient facilement faire car ils étaient issus de la civilisation judéo-chrétienne, catholique. Cette immigration ne représente aucunement une menace pour la France.
Selon moi, la République n'a pas renoncé. Mais la renonciation à laquelle vous faites allusion concerne, en revanche, une bonne partie des intellectuels et hommes politiques de Gauche qui imaginent une France à base de communautés cohabitant vaguement sur le même territoire national. A échéance de 20 ou 30 ans, on risque ainsi de transformer la France en un nouveau Liban, pays qui a été déchiré et ruiné par l'affrontement entre les différentes communautés qui le composaient.
MdA : Alors que peut-on faire pour que la France survive ?
PM : Premier point fondamental : il ne faut pas renoncer à la règle républicaine de l'assimilation : en France, on doit respecter le droit français et non pas le droit coranique ou d'autres droits étrangers. Je suis bien entendu d'accord pour la liberté religieuse, mais à condition qu'il n'y ait pas de transgression du droit français. La polygamie doit être formellement interdite, ce qui n'est pas évident pour tous puisque le Conseil d'Etat avait honteusement reconnu la polygamie en France. Nous devons être intraitables sur ces questions. Ceux qui ne veulent pas se plier à nos lois doivent s'en aller. La règle de l'assimilation est absolue. La France doit assimiler.
Deuxième règle : il faut impérativement mieux contrôler l'immigration. Il faudrait instaurer des quotas, fixés annuellement en fonction des besoins de la nation, et expulser, sans ménagement particulier les immigrés clandestins. C'est la véritable dissuasion pour un immigré illégal. Les immigrés irréguliers identifiés doivent être renvoyés.
Quant à la question de savoir s'il faut conserver le droit du sol, on peut poser cette question. Rappelons que le jus soli n'a pas toujours été la règle en France, contrairement à ce qui se dit régulièrement. Il ne fut réellement appliqué qu'à partir de la fin du XIXème siècle afin de naturaliser les immigrés italiens et en faire des soldats. Le droit au sol est donc récent dans la République. Je suis d'accord avec M. Giscard d'Estaing pour le remettre en cause puisque l'immigration a changé de nature. La politique actuelle du Parti socialiste est une mauvaise politique. C'est une politique laxiste qui aggrave sérieusement la situation sociale et identitaire de la France.
MdA : Que pensez-vous, Monsieur le Premier Ministre, de la thèse du Général Gallois et d'autres concernant l'alliance islamisme-Etats-Unis contre l'Europe ?
PM : L'analyse du Général Gallois est bonne. Les Etats-Unis sont la seule super-puissance militaire du monde. Toute superpuissance abuse inévitablement de son pouvoir (de même que, disait Montesquieu "tout homme qui exerce un pouvoir est naturellement porté à en abuser"). L'abus de pouvoir des Etats-Unis est donc inévitable. Deux exemples me viennent à l'esprit :
1°. Sur le plan militaire, tout d'abord, les EU s'accrochent à l'OTAN avec une vigueur injustifiée, puisqu'aucune menace n'émane aujourd'hui de l'Est. Il est très commode pour eux d'exercer un commandement sur les armées et les industrieFs de défense européennes. L'Europe sud-méditerranéenne est un pont stratégique vers le Proche-Orient où les Américains ont d'énormes intérêts.
2°. Du point de vue économique, les EU, à travers la Banque Mondiale, imposent aux pays qui traversent de graves crises économiques (en Asie ou en Afrique) de signer des accords inspirés des doctrines économiques libérales américaines. Le FMI, la Banque Mondiale sont les interprètes de la pensée américaine.

La Nouvelle Liberté
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